« Mais pourquoi tant de fiction ? »
Espace de réflexion et blog

Pourquoi l’être humain est-il accro à la fiction ? Comment ce besoin se manifeste-t-il ? Sont présentés ici des idées de penseurs ou d’universitaires, des témoignages d’artistes et d’écrivains, des articles qui, tous, font écho à cette interrogation.

Certains de ces textes ont été traduits en français décontracté par mes soins.
J’en ai moi-même commis un ou deux. J’en propose d’autres encore « bruts de décoffrage » : tels que je les ai découverts au fil de mes lectures. Sont aussi proposées de simples références.


Les héros, généalogie et secrets de fabrication
publié le 21.04.16

Anne Blanchard, « Généalogie imaginaire des héros », La Grande Oreille, n°63, automne 2015, pp. 19-26.

Anne Blanchard, « Recettes de l’immortalité. Quelques ingrédients pour faire un héros », La Grande Oreille, complément au n°63, automne 2015, en ligne sur le site de la revue.
lagrandeoreille.com


L’Homme, ce bavard aux dents fragiles…
(une traduction de l’anglais scientifique vers le français décontracté)
publié le 5.07.16

Voici la version que je propose de l’article «  Gossip in Evolutionary Perspective » signé du grand paléontologue R.I.M. Dunbar et publié dans la Review of General Psychology (2004, vol. 8, no. 2, 100–110, © by the Educational Publishing Foundation 2004).
Cet texte évoque l’apparition du langage et ses fonctions. Je résumerai d’une seule formule la riche thèse de ce formidable papier : « L’Homme, ce bavard aux dents fragiles ».

Pour lire intégralement l’article en anglais, cliquer ici : Gossip in Evolutionary Perspective
Pour lire ma version en français décontracté : poursuivre ci-dessous.

I.
Tous ou presque ! En moyenne, nous passons tous 5 heures par jour à discuter avec notre entourage. Et nous partageons ce hobby avec le grand singe.

L’homme est un être parlant 5 heures par jour.

Nos cousins les grands singes passent exactement le même temps à communiquer avec leurs compères. Et, ces « primates » ont beau se passer de mots, leurs échanges disent tout de même bien ce qu’ils veulent dire : « Mais, je ne t’agresse pas ! Je te montre mes dents… » (origine du sourire). Comment la science explique-t-elle ce phénomène : ce temps perdu, ou gagné, par les hommes et les singes à palabrer ?

Remontons un peu dans le temps… À la Préhistoire, la nature était différente de ce qu’elle est aujourd’hui : et pas à l’image de la forêt de Fontainebleau un samedi de sortie scouts. Elle grouillait de prédateurs. Pas de griffes, peu de poils protecteurs, des dents fragiles : les hommes n’avaient vraiment pas la panoplie adaptée à ce milieu hostile.

Ajoutons que pour ne rien arranger, une lamentable exception vint obscurcir encore ce sombre tableau. Seule dans le règne animal, notre espèce a plus à redouter les agressions de son propre camp, qu’une attaque venant d’autres animaux féroces, terribles tigres des neiges ou lions à dents de sabre.
Pourtant mieux équipés que l’homme, avec leurs griffes, leurs poils et leurs dents, les singes n’étaient pas tout à fait sereins non plus, et aspiraient eux aussi à un peu de quiétude.

Alors, assis sur leurs branches d’arbre, les hommes et les singes réfléchirent (chacun de leur côté). Et, ils eurent la même idée : se regrouper pour survivre.
Unis ! Solidaires ! Tous ensemble ! Sur une banderole, tout ceci est bien beau. Mais « les autres », chacun le sait bien, c’est aussi l’enfer. En fait, vivre ensemble génère un stress continu. Et plus on est nombreux, plus c’est pire : chacun vivant, argh, perpétuellement au bord de la crise de nerfs.

Face ce triste constat, toujours assis sur leur branche d’arbre, les singes continuèrent à réfléchir et firent une autre découverte fondamentale : la chasse aux poux.

S’épouiller les uns les autres est un puissant relaxant. Ainsi, chez les singes privés de paroles – mais qui ont un niveau de sociabilité que l’on ne retrouve que chez l’homme – traquer les poux est devenu (et est resté) LA grande source de détente, de plaisir, et d’endorphines.

Les spécialistes ont aussi prouvé que plus les singes vivent dans un groupe important, plus ils passent de temps à s’épouiller. Mieux encore ! La taille maximale des groupes de singes est déterminée par le fait qu’aucun de ses membres ne peut se permettre de consacrer plus d’1/5e de sa journée à ce délicieux face-à-face. Les scientifiques ont calculé qu’à plus de 80 individus, les heures passées à pacifier la communauté par des activités apaisantes et de soins, tel l’épouillage, menace la survie du groupe. Car, s’épouiller c’est bien beau, mais il y a aussi le gibier à attraper, la cuisine et la reproduction à assurer.

Au-delà de 80 individus, un groupe de singes se met en péril : les uns et les autres passent trop de temps à s’épouiller pour s’apaiser, au détriment d’autres activités vitales.

II.
Donc, hommes et singes, même combat ! Périr ou bien s’allier, et pour cela se rassurer  : en mobilisant beaucoup d’énergie à neutraliser l’hostilité et l’agressivité de ses comparses. S’allier à 80 individus au maximum. Pourtant, nous dit le grand R.I.M. Dunbar, le groupe « naturel » de l’être humain est peu à peu passé de 80 à 150 personnes. Et, 150, c’est, dit-il, encore le nombre de personnes avec lesquelles – vous et moi, individus modernes –  nous entretenons une relation directe.

L’être humain a fait un grand bond en avant, en augmentant sa tolérance de 80 à 150 individus. 150, c’est encore le nombre de personnes avec lesquelles vous et moi, individus modernes, entretenons une relation directe.

De 80 à 150, il y a un pas : de 70. Comment a-t-il été franchi ? Comment les êtres humains ont-ils réussi à passer du stade : « Nous sommes 80 primates, on a beau s’épouiller, on est à-la-limite-du-burn-out et plus personne-ne-fiche-plus-rien »  à « Oui, on est plutôt contents…  dans notre petit camping de 150 sapiens, qui évoluent dans la concorde et la paix (sauf quand un malpoli nous écrase les pieds : « Eh, va donc Australopithèque !!!!») ?

Selon R.I.M. Dunbar, c’est le langage qui a permis aux hommes de se supporter plus nombreux.

Cette tolérance accrue repose sur l’économie de temps que toute conversation représente par rapport à la chasse aux poux.

On peut parler à plus d’une personne à la fois, mais difficilement en épouiller efficacement plusieurs en même temps. Autre avantage : lorsque l’on parle, on peut échanger des informations sur ce ou celui qui n’est pas là, alors que les singes ne peuvent, par exemple, médire des absents, qui ont toujours grand tort.

Et, même si Dunbar n’en dit rien – mais il ne doit pas faire souvent la cuisine – il me semble que quiconque a déjà écossé des petits pois en bonne compagnie, sait que deviser laisse aussi les mains libres. En tout cas les mains d’une bonne partie de l’humanité. Malgré toute leur évolution, pour un simple bavardage, une certaine proportion d’être humains masculins opèrent toujours de la même façon, depuis la nuit des temps : ils se campent bien droits dans le sol, avant de se croiser énergiquement les bras. Les enfants, retenez bien ce mot : on dit qu’ils sont « monotâches » (cela s’écrit « tâche », avec un accent circonflexe, et non « tache »).

III.
Le langage a donc permis d’augmenter la taille minimale des groupes humains, cette taille garantissant mieux la survie de notre espèce mal adaptée à son environnement.

Dans la suite de sa démonstration, Dunbar rappelle les grandes vertus du langage :
1• échanger avec notre « réseau » des nouvelles des nôtres et de notre entourage, et nous éviter ainsi bien des faux pas. Savoir, par exemple, que Susan et Bill viennent de se séparer, évitera une gaffe blessante la prochaine fois que je croiserai l’un d’eux.

2• demander ou donner des conseils (« si j’étais toi, je désosserais ce mammouth, tout en bavardant avec Mmam) ou encore énoncer des hypothèses (« si on pouvait dîner avant minuit, ce serait bien… »).

3• remettre dans le droit chemin tous ceux qui ne respectent pas la loi, ces « free riders » que les Anglo-Saxons pointent du doigt. Ce sont tous les individus contrevenants qui, se riant des consignes et des règlements, menacent toute vie en collectivité. (Cette fonction-là du langage est bien connue des parents, enseignants et moralistes, bon, passons.)

4• La quatrième fonction du langage articulé est de faire sa promotion (voir Facebook). Apparentée à la promotion, il y a aussi l’extraordinaire capacité des mots à duper les autres, à leur dire ce qui nous est utile de leur faire croire (re-voir Facebook).

Aucune de ces fonctions n’aurait eu d’impact, bénéfique ou néfaste, dans l’histoire de notre évolution, rappelle Dunbar, si nous n’avions pas d’abord été contraints au groupe. Mais qu’est-ce qui nous prouve que cette affirmation est juste ?, se demande-t-il tout à trac, alors qu’il semblait jusque-là bien convaincu.

IV.
Dunbar convoque alors une poignée de spécialistes affirmant que le langage sert surtout à échanger des connaissances sur le monde : « Voilà comment faire une lance » ; « en passant près du lac, j’ai vu des bisons, retournons-y…» ; « vérifie toujours qu’il n’ y a pas de crocodile avant de plonger dans la rivière »…

Comment donner tort à mes confrères ?, s’interroge le grand bio-paléontologue. C’est effectivement le langage qui nous permet d’élaborer toutes sortes d’hypothèses. Sans langage : pas de Pythagore, ni de théorème ; pas de Newton, ni de pomme, ni de découverte de la force de gravitation, poursuit le professeur. Et vraisemblablement pas une femme ou un homme pour s’intéresser aux exotiques théories de son voisin. (Je me demande si là, Dunbar ne se cite pas lui-même, un biais courant chez les universitaires).

Après ces quelques concessions à la profession, le voilà qui – dans une brusque accélération (en fait, c’est une attaque !) – s’interroge.

Nos conversations portent-elles vraiment sur les grandes lois de la géométrie, la force de gravité ou les meilleures ruses de chasse ?

Franchement… objecte finalement notre auteur : qui s’intéresse vraiment au carré de l’hypoténuse égal à la somme des deux autres côtés ? Et, en quoi suis-je concerné(e) par la chute de la pomme tant que je peux cueillir les deux autres qui sont sur l’arbre d’à côté ? Il me suffit de savoir que Newton en a parlé… et je fais miens ses résultats.

V.
Au début de la manche suivante, le savant mobilise une horde de collègues : et tous s’adonnent à l’enregistrement d’échanges dans différents lieux publics. Leur but ? Classer nos sujets de conversation en grands thèmes (vie sociale, politique, sport, musique et culture, savoir technique).
Logiquement, ils rangent dans la catégorie « vie sociale » tous les propos qui se rapportent à nous-mêmes et aux personnes que nous connaissons ou que nous ne connaissons pas.
(Là, j’ai beaucoup coupé. Dans une mise au point méthodologique argumentée, le savant précise comment sa démarche surclasse les précédentes études, assertion qu’il conforte de solides références bibliographiques. Mais malheureusement, bien des nuances m’ont échappé.)

Puis Dunbar reprend l’action et là… le choc !… pour nous, naïfs lecteurs tandis que triomphent le scientifique et son équipe. Leurs résultats de terrain montrent sans appel que nous ne passons pas l’essentiel de notre temps à échanger du savoir et des connaissances, mais à évoquer la vie sociale et tous les sujets qui relèvent de ce nous appelons plus communément le « bavardage » (avec des variations dues à l’âge ou au sexe, cf. Dunbar, Duncan & Marriott ; Seepersand, 1999, Laughter and language in évolution. Unpublished master’s thesis, University of Liverpool, Liverpool, England). Et, nous expédions en moins d’un tiers de temps le big bang, la méthode pour couper du bois et pour écrire des textes de loi, ou encore la bonne façon de rappeler l’ordre les contrevenants.

Le bavardage occupe en fait plus des deux tiers de notre temps de parole.

Comme Dunbar et ses collègues n’avaient étudié que les conversations d’Européens, les voilà qui, après ce climax, s’abandonnent aux amères joies du remord. Pour soulager leurs consciences, ils se plongent alors dans les rapports d’ethnologues et de spécialistes du monde entier. A leur grand soulagement, ils ne trouvent rien qui infléchisse leur découverte (pour une raison simple : la problématique qui les intéresse n’a pas été documentée). Une exception toutefois, les conclusions d’une monographie consacrée au peuple des Indiens Zinacantan de Mexico, s’avèrent tout à fait réjouissantes. Les Zinacantan y sont décrits comme plus bavards encore que les Européens, ces Marseillais d’opérette consacrant les 4/5 de leur temps de parole aux sujets futiles.

Une exception toutefois : une étude évoque le peuple des Indiens Zinacantan de Mexico. Les conclusions de cette monographie s’avèrent satisfaisantes pour Dunbar et les siens. Les Indiens Zinacantan sont de véritables Marseillais d’opérette, plus férus encore que les Européens de sujets futiles (4/5 de leur temps de parole !).

La rigueur imposait aussi une vérification auprès de confrères historiens. Le bavardage a-t-il été une constante au fil des siècles ? Oui. Un exemple : la « fama », la bonne « réputation » pour laquelle les seigneurs du Moyen Age étaient prêts à périr, dépendait de ce que leurs collègues voulaient bien dire d’eux. C’était un constant sujet de préoccupation (d’« angoisse », dirait-on aujourd’hui). Une simple petite chute de cheval… et un ou deux ragots plus tard, l’éclat de votre blason ternissait à cent lieues, jusqu’à Carême.

Ce point acquis, Dunbar, toujours soutenu par ses collègues (vraiment dévoués), n’en a pas pour autant fini avec le doute. Le résultat auquel il a abouti, n’aurait-il pas été biaisé par le terrain d’étude qu’il a choisi : les lieux publics ? Un peu, peut-être, mais tout de même…

Plus grave encore ! Pourquoi, se tourmente-t-il,  let l’interpellation des contrevenants sont-ils si rares ? Alors même que vivre ensemble est si difficile ? Et que quantité d’anarchistes, sans foi ni loi, usent sans relâche les trames de notre fragile tissu social ?

Le langage, et plus précisément le bavardage, sert donc à mettre de l’huile dans les rouages de nos (150) relations partout dans le monde et depuis toujours.

Suite au prochain post.

Question n°1 : pourquoi le futile bavardage prend-t-il le pas sur l’échange d’informations fondamentales ?

Question n°2 : comment le futile bavardage déclasse-t-il même le nécessaire rappel à la loi ?
Les réponses : au prochain post.

© Anne Blanchard
d’après Robin Ian MacDonald Dunbar (University of Liverpool), «  Gossip in Evolutionary Perspective », (« Le rôle du bavardage dans l’évolution des espèces »), Review of General Psychology, 2004, vol. 8, no. 2, 100–110, © by the Educational Publishing Foundation, 2004
(lien ci-dessous).


Changing Race Boundary Perception by Reading Narrative Fiction
publié le 21.04.16

Dan R. Johnson, Brandie L. Huffman, Danny M. Jasper, Basic and Applied Social Psychology, vol. 36, Iss. 1, 2014.

A study in Basic and Applied Social Psychology that found reading fiction significantly increased empathy towards others, especially people the readers initially perceived as “outsiders” (e.g. foreigners, people of a different race, skin color, or religion).

Participants read a story about a counterstereotypical Muslim woman and were then asked to determine the race of ambiguous-race Arab-Caucasian faces. Compared to a content-matched control condition, participants who read the narrative exhibited lower categorical race bias by making fewer categorical race judgments and perceiving greater genetic overlap between Arabs and Caucasians (Experiment 1). In Experiment 2, participants determined the race of ambiguous-race Arab-Caucasian faces depicting low and moderate anger. Emotion-related perceptual race bias was observed in the control conditions where higher intensity anger expressions led participants to disproportionately categorize faces as Arab. This bias was eliminated in the narrative condition.


The Seven Basic Plots: Why We Tell Stories Paperback
publié le 21.04.16

11 Novby, Christopher Booker, ed Bloomsbury.
This monumental book at last provides a comprehensive answer to the age-old riddle of whether there are only a small number of ’basic stories’ in the world. Using a wealth of examples, from ancient myths and folk tales via the plays and novels of great literature to the popular movies and TV soap operas of today, it shows that there are seven archetypal themes which recur throughout every kind of storytelling. But this is only the prelude to an investigation into how and why we are ’programmed’ to imagine stories in these ways, and how they relate to the inmost patterns of human psychology. Drawing on a vast array of examples, from Proust to detective stories, from the Marquis de Sade to E.T., Christopher Booker then leads us through the extraordinary changes in the nature of storytelling over the past 200 years, and why so many stories have ’lost the plot’ by losing touch with their underlying archetypal purpose. Booker analyses why evolution has given us the need to tell stories and illustrates how storytelling has provided a uniquely revealing mirror to mankind’s psychological development over the past 5000 years. This seminal book opens up in an entirely new way our understanding of the real purpose storytelling plays in our lives, and will be a talking point for years to come.


Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?
publié le 21.04.16

compte-rendu de Pascal Simonet sur l’ouvrage de Jérôme Bruner, Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, éditions Retz, 2002
© L’orientation scolaire et professionnelle, 34/2, 2005, pp. 273-275

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